François-René de Chateaubriand

Mémoires d'outre-tombe - Préface testamentaire

Paris, 1er août 1832.

 

Comme il m’est impossible de prévoir le moment de ma fin ; comme à mon âge les jours accordés à l’homme ne sont que des jours de grace, ou plutôt de rigueur, je vais, dans la crainte d’être surpris, m’expliquer sur un travail destiné, en se prolongeant, à tromper pour moi l’ennui de ces heures dernières et délaissées, que personne ne veut, et dont on ne sait que faire.

 

Les Mémoires à la tête desquels on lira cette préface embrassent ou embrasseront le cours entier de ma vie : ils ont été commencés dès l’année 1811, et continués jusqu’à ce jour. Je raconte dans ce qui est achevé, et raconterai dans ce qui n’est encore qu’ébauché, mon enfance, mon éducation, ma première jeunesse, mon entrée au service, mon arrivée à Paris, ma présentation à Louis XIV, le commencement de la révolution, mes voyages en Amérique, mon retour en Europe, mon émigration en Allemagne et en Angleterre, ma rentrée en France sous le consulat, mes occupations et mes ouvrages sous l’empire, ma course à Jérusalem, mes occupations et mes ouvrages sous la restauration, enfin l’histoire complète de cette restauration et de sa chute.

J’ai rencontré presque tous les hommes qui ont joué de mon temps un rôle grand ou petit à l’étranger et dans ma patrie, depuis Washington jusqu’à Napoléon, depuis Louis XVIII jusqu’à Alexandre, depuis Pie VII jusqu’à Grégoire XVI, depuis Fox, Burke, Pitt, Sheridan, Londonderry, Capo-d’Istria jusqu’à Malesherbes, Mirabeau, etc. ; depuis Nelson, Bolivar, Méhémet, pacha d’Égypte, jusqu’à Suffren, Bougainville, Lapeyrouse, Moreau, etc.

J’ai fait partie d’un triumvirat qui n’avait point eu d’exemple : trois poètes opposés d’intérêts et de nations se sont trouvés, presque à la fois, ministres des affaires étrangères, moi en France, M. Canning en Angleterre, Martinez de la Rosa en Espagne. J’ai traversé successivement les années vides de ma jeunesse, les années si remplies de l’ère républicaine, des fastes de Bonaparte et du règne de la légitimité.