Marcel Dugas
Paroles en liberté
Matins de la naissance du monde qui se levaient dans le
rire du paradis terrestre où, sur un lit de roses, Ève, nue,
endormie, bouche close, ignorait encore le baiser de
l'homme...
Matins de la morsure première et de la connaissance,
matin d'adieu à l'Éden parmi les éclairs du glaive de la
destinée...
Matins de la terre réaliste, aride, sans poésie et sans
fleurs...
Matins dressés comme des géants, armés de faulx, sur la
mort des choses et des êtres...
Matin où, préludant à la haine des hommes, Caïn se mit à
haïr Abel...
Matins de l'histoire d'Asie, de Rome, d'Athènes, de
France et d'Allemagne, matins de gloire et d'horreurs
sanglantes où l'homme s'imagina créer le droit et la
civilisation...
Matins des petits peuples voués au carnage pour
l'assoiffement des fauves...
Matins de ma jeunesse où se répondaient de si multiples
ivresses, où le coeur était bon, l'âme chantante sous les
révélations de la vie...
Matins où j'ai tenu des têtes mortes dans mes bras...