Homère

Chant XXIV - Priam supplie Achille

L'iliade

[...] Priam supplie Achille en disant :

"Souviens-toi de ton père, Achille pareil aux dieux. Il a mon âge, il est, tout comme moi, au seul maudit de la vieillesse. Des voisins l'entourent, qui le tourmentent sans doute, et personne près de lui, pour écarter le malheur, la détresse ! Mais il a, du moins, lui, cette joie au cœur, qu'on lui parle de toi comme d'un vivant, et il compte chaque jour voir revenir son fils de Troie. Mon malheur, à moi, est complet. J'ai donné le jour à des fils, qui étaient des braves, dans la vaste Troie : et je songe que d'eux aucun ne m'est resté. Ils étaient cinquante, le jour où sont venus les fils des Achéens, dix-neuf sortaient du même sein, le reste m'était né d'autres femmes en mon palais. La plupart ont eu les genoux rompus par l'ardent Arès. Le seul qui me restait, pour protéger la ville et ses habitants, tu me l'as tué hier, défendant son pays - Hector. C'est pour lui que je viens aux nefs des Achéens, pour te le racheter. Je t'apporte une immense rançon. Va, respecte les dieux, Achille, et, songeant à ton père, prends pitié de moi. Plus que lui encore, j'ai droit à la pitié; j'ai osé, moi, ce que jamais encore n'a osé mortel ici-bas : j'ai porté à mes lèvres les mains de l'homme qui m'a tué mes enfants."

Il dit, et chez Achille il fait naître un désir de pleurer sur son père. Il prend la main du vieux et doucement l'écarte. Tous les deux se souviennent : l'un pleure longuement sur Hector meurtrier, tapi aux pieds d'Achille; Achille cependant pleure sur son père, sur Patrocle aussi par moments; et leurs plaintes s'élèvent à travers la demeure. Mais le moment vient où le divin Achille a satisfait son besoin de sanglots; le désir en quitte son cœur et ses membres à la fois. Brusquement, de son siège il se lève, il prend la main du vieillard, il le met debout: il s'apitoie sur ce front blanc, sur cette barbe blanche. Puis prenant la parole, il dit ces mots ailés:

"Malheureux ! que de peines auras-tu endurées dans ton cœur ! Comment donc as-tu osé venir, seul, aux nefs achéennes, pour m'affronter, moi, l'homme qui t'a tué tant de si vaillants fils ? Vraiment ton cœur est de fer. Allons ! viens, prends place sur un siège; laissons dormir nos douleurs dans nos âmes, quel que soit notre chagrin.[...]"