Anonyme
Quand le stylo sèche
je reste là,
la main immobile sur la page,
la bouche ouverte sur un mot.
Un mot que personne n'entendra.
Qui ne sera jamais écrit.
Qui restera entre ma main
et le blanc du cahier.
J'ai beaucoup de ces mots.
Des tiroirs pleins.
Des carnets commencés
à la troisième page.
Je commence toujours à la troisième.
Les deux premières sont trop propres,
trop blanches, trop importantes.
La troisième est déjà abîmée.
On m'a dit d'écrire quand même.
Même sans stylo. Même mal.
Même en sachant que ce sera
effacé avant d'exister.
Alors j'écris parfois avec le doigt
sur la buée de la vitre.
Des mots qui durent dix secondes
puis s'effacent tout seuls.
C'est peut-être la meilleure écriture.
Celle qu'on ne relit pas.
Celle qui ne juge pas.
Celle qui ne dure pas.
Mais ce soir le stylo est sec
et la buée aussi.
Et les mots restent là, dedans,
ronds et lourds comme des pierres.
Demain j'achèterai de l'encre.
J'ouvrirai un carnet neuf.
Je commencerai à la troisième page.
Et peut-être que ce coup-ci,
le mot trouvera la sortie.