Anonyme

Le marché du matin

Les tomates de juillet

sentent quelque chose qu'on a perdu.

 

Pas les tomates du supermarché.

Celles-là ne sentent rien.

Elles ont l'air de tomates

sans en être vraiment.

 

Mais les tomates du marché,

les informes, les côtelées,

celles qui ont du rouge et du vert

et du jaune dans le même fruit,

 

celles-là sentent l'été d'avant.

L'été de quelque chose.

Je ne sais pas exactement quoi.

Quelque chose avec de la chaleur.

 

Quelque chose avec un jardin

que je n'ai pas eu.

Un souvenir de quelqu'un d'autre,

peut-être.

 

Le maraîcher me regarde.

Il a les mains orange.

Il a les ongles noirs.

Il a l'air de quelqu'un qui sait.

 

Je lui demande lesquelles.

Il me tend une tranche.

Je la mange debout

dans le marché.

 

Le jus coule sur ma main.

Le sel que je n'ai pas mis.

La chaleur de juillet

dans les mains d'un étranger.

 

Je les achète toutes.

Enfin pas toutes.

Cinq, six.

Plus que je n'en ai besoin.

 

Il les emballe dans du papier journal.

Un titre passe sous mes doigts.

Je lis deux mots.

Je rentre chez moi.

 

Les tomates durent trois jours.

Le souvenir dure plus longtemps.