Paul Claudel

Le Riz

Connaissance de l'Est

Ces vastes campagnes sans pente, mal séparées de la mer qu’elles continuent et que la pluie imbibe sans s’écouler, se réfugient, dès qu’elles ont conçu, sous la nappe durante qu’elles fixent en mille cadres. Et le travail du village est d’enrichir de maints baquets la sauce : à quatre pattes, dedans, l’agriculteur la brasse et la délaie de ses mains. L’homme jaune ne mord pas dans le pain ; il happe des lèvres, il engloutit sans le façonner dans sa bouche un aliment semi-liquide. Ainsi le riz vient, comme on le cuit, à la vapeur. Et l’attention de son peuple est de lui fournir toute l’eau dont il a besoin, de suffire à l’ardeur soutenue du fourneau céleste. Aussi, quand le flot monte les noriahs partout chantent comme des cigales. Et l’on n’a point recours au buffle ; eux-mêmes, côte à côte cramponnés à la même barre et foulant comme d’un même genou l’ailette rouge, l’homme et la femme veillent à la cuisine de leur champ, comme la ménagère au repas qui fume. Et l’Annamite puise l’eau avec une espèce de cuiller ; dans sa soutane noire avec sa petite tête de tortue, aussi jaune que la moutarde, il est le triste sacristain de la fange ; que de révérences et de génuflexions tandis que d’un seau attaché à deux cordes le couple des nhaqués, va chercher dans tous les creux le jus de crachin pour en oindre la terre bonne à manger !