Guillaume IX d'Aquitaine

Je ferai un « vers », puisque je suis endormi

V, 1. — Je ferai un « vers », puisque je suis endormi et que je marche, tout en restant au soleil. Il y a des dames pleines de mauvais desseins, et je puis vous dire qui elles sont : ce sont celles qui tournent à mal (méprisent) l’amour des chevaliers.

 

II. — Elle fait un grand péché, un péché mortel, la dame qui n’aime pas un loyal chevalier ; si celui qu’elle aime est un moine ou un clerc, elle a tort : on devrait la brûler sur des tisons ardents.

 

III. — En Auvergne, de l’autre côté du Limousin, je m’en allais, seul et sans bruit, quand je rencontrai la femme de sire Garin et celle de sire Bernard ; elle me saluèrent aimablement, au nom de saint Léonard.

 

IV. — L’une me dit en son langage : « Dieu vous soit en aide. sire pèlerin ; vous me semblez de fort bonne race ; mais nous voyons aller par le monde bien des fous. »

 

V. — Or, sachez ce que je lui répondis ; je ne lui dis ni « bat » ni « but », je ne lui parlai ni d’outil ni de manche, mais lui dis seulement : « Babariol, babariol, babarian. »

 

VI. — Alors, Agnès dit à Ermessen : « Nous avons trouvé ce que nous cherchons. Ma sœur, pour l’amour de Dieu, hébergeons-le, car il est vraiment muet : jamais par lui notre conduite ne sera connue. »

 

VII. — L’une me prit sous son manteau et me mena dans sa chambre, près du fourneau. Sachez que cela me plut fort ; le feu était bon, et je me chauffai volontiers auprès des gros charbons.

 

VIII. — Elles me firent manger des chapons ; sachez qu’il y en avait plus de deux. Il n’y avait là ni cuisinier ni marmitons, mais nous trois seulement ; le pain était blanc, le vin bon et le poivre en abondance.

 

IX. — « Sœur, cet homme est perfide et se retient de parler à cause de nous : apportons tout de suite notre chat roux, qui le fera parler sans retard, s’il essaie de nous tromper. »

 

X. — Agnès alla chercher la déplaisante créature : il était gros et avait de longues moustaches. Quand je le vis entre nous, j’en eus peur, et peu s’en fallut que je ne perdisse ma valeur et ma hardiesse.

 

XI. — Quand nous eûmes bu et mangé, je me dévêtis à leur volonté. Derrière moi elles apportèrent le chat méchant et félon, et l’une le tira le long de mes côtes jusqu’au talon.

 

XII. — Par la queue, sans retard, elle tire le chat, et lui [me] griffe ; je reçus ce jour-là plus de cent plaies ; mais je n’eusse pas bougé, quand on eût dû me tuer,

 

XIII. — « Sœur, dit Agnès à Ermessen, il est vraiment muet, c’est visible. Préparons donc le bain et songeons à nous donner du bon temps. » Huit jours et davantage je restai en ce lieu.

 

XIV. — Je les ai tant montées, que j'ai failli rompre mes sangles et mon armure : Cent quatre-vingt-huit fois, comme vous l'entendez.· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

 

XV . — · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·