Virgile

Livre - I

L’ÉNÉIDE

Les Troyens, encore en vue des rivages de la Sicile, avaient à peine mis à la voile, et joyeux labouraient de leurs proues les ondes écumantes, que Junon, nourrissant l’immortelle blessure de son cœur ulcéré, se dit à elle-même : « Quoi ! je renoncerais à mon entreprise et m’avouerais vaincue ! Je ne pourrai pas écarter de l’Italie le roi des Troyens, et cela parce que le destin m’en empêche ? Pallas aura donc pu brûler la flotte des Grecs et les submerger eux-mêmes, et pourquoi ? pour punir la faute d’un seul, les fureurs d’Ajax ! Elle-même, lançant du milieu des nuées la foudre rapide de Jupiter, dispersa leurs vaisseaux, déchaîna les vents, bouleversa les mers, saisit dans un tourbillon le fils d’Oïlée, qui vomissait de ses flancs sillonnés les feux du tonnerre, et le jeta palpitant sur la pointe des rochers. Et moi qui marche l’égale du souverain des dieux, moi sa sœur et son épouse, je fais depuis tant d’années la guerre à une seule nation ! Et qui voudra désormais adorer Junon, et venir en suppliant charger mes autels de vains honneurs ? »