Paul Claudel

Rêves

Connaissance de l'Est

La nuit quand tu vas entendre de la musique, prends soin de commander la lanterne pour le retour : n’aie garde, chaussé de blanc, de perdre de vue chacun de tes souliers : de peur qu’ayant une fois confié ta semelle à un invisible marchepied, par l’air, par la brume, une route insolite ne te ménage un irrémédiable égarement, et que l’aube ne te retrouve empêtré dans la hune d’un mât de tribunal, ou à la corne d’un mur de temple, agriffé comme une chauve-souris à la tête d’une chimère.

 

— Voyant ce pan de mur blanc éclairé par le feu violent de la lune, le prêtre, par le moyen de gouvernail, ne douta pas d’y précipiter son embarcation ; et jusqu’au matin une mer nue et illuminée ne trahit point l’immersion occulte de la rame.

 

— Le pêcheur, ayant digéré ce long jour de silence et de mélancolie, le ciel, la campagne, les trois arbres et l’eau, n’a point prolongé si vainement son attente que rien ne se soit pris à son amorce ; dans le fond de ses intestins il sent avec le croc de l’hameçon la traction douce du fil rigide, qui, traversant la surface immobile, l’emporte vers le plafond noir : une feuille tombant à rebours n’ébranle point le verre de l’étang.

 

— Qui sait où tu ne serais pas exposé, un jour, à rencontrer le vestige de ta main et le sceau de ton pouce, si, chaque nuit, avant de t’endormir, tu prenais soin d’enduire tes doigts d’une encre grasse et noire ?