Homère
L'Odyssée
Quand nous avons atteint cette rive assez proche,
Nous voyons près des flots, à ses confins derniers,
Une caverne haute et noire de lauriers.
Chèvres, brebis en foule ont leur parc sous sa roche.
La cour ronde a pour murs d'immenses blocs pierreux,
Entremêlés de pins, d'ormeaux à vaste cime.
Là réside un pasteur, de stature altissime,
Qui paît seul son bétail, des autres dédaigneux,
Et dans l'isolement pratique l'injustice.
C'est un monstre effroyable ; il ne ressemble pas
Au commun des mortels, mais au mont qui hérisse
Son cône chevelu sur des sommets plus bas.
J'invite les garçons de mon cher équipage
À garder le bateau près du bord écumeux,
Et je pars, emmenant douze hommes de courage.
J'emportais dans une outre un vin noir et fameux
Dont m'avait honoré Maron, le fils d'Évanthe,
Pontife d'Apollon, d'Ismare citoyen.
Lui, sa femme et son fils, nous les avions d'entente
Protégés par respect, car il était gardien
Du saint bois de Phœbus. J'en reçus des dons rares :
Sept talents d'or massif, d'un travail souverain ;
Ensuite un bol d'argent ; finalement sa main
Avait puisé pour nous, au sein de douze jarres,
Un vin pur, généreux, céleste. En sa maison
Nul ne le connaissait, ni servant ni servante :
Seuls y touchaient Maron, sa femme et l'intendante.
Quand on devait goûter cette riche boisson,
Dans vingt mesures d'eau l'on en noyait un verre ;
Et du cratère alors montaient mille fumets,
Si divins que de boire on ne s'abstenait guère.
À l'outre de nectar j'avais joint force mets,
En un sac ; car mon cœur pressentait la rencontre
D'un homme possédant un biceps indompté,
Rebelle au frein des lois, plein de férocité.
À l'antre nous voici : le géant ne se montre ;
Il menait ses troupeaux tondre l'émail des prés.
Nous entrons, et nos yeux admirent toute chose :
Fromages dans l'osier, étables où repose
L'agneau, puis le chevreau, tous pourtant séparés,
Les vieux au premier rang, les jeunes à la suite,
Plus loin les nouveau-nés ; d'abondant petit-lait,
Vase à traire ou bassin, l'argile ruisselait.
Mes compagnons d'abord m'excitent à la fuite,
Quelques fromages pris et le bétail chassé
En hâte hors des parcs vers l'agile trirème,
Qui nous eût ramenés dans notre rade même :
Je méprise l'avis, quoiqu'il fût très sensé.
Je veux voir le Cyclope, et ses dons, les surprendre.
Las ! comme ce doucet doit nous gratifier !
Nous allumons du feu, puis de sacrifier,
D'écorner maint fromage, enfin, assis, d'attendre
Son retour du pâtis. Il arrive portant,
Pour cuire son repas, une énorme broussaille ;
Il la décharge au seuil, et la grotte en tressaille.
Au fond, épouvantés, nous fuyons à l'instant.
Le pasteur pousse alors ses troupeaux gras dans l'antre,
Les femelles du moins, pour les traire, empêchant
Que nul mâle au bercail, bouc ou bélier, ne rentre.
Puis à l'entrée il roule un bloc effarouchant,
Masse que vingt-deux chars à la quadruple roue
Ne pourraient déplacer en leurs efforts subits :
Tel est le bloc fermant qu'à sa porte il échoue.
Bientôt assis, il trait ses chèvres, ses brebis,
Comme il convient, et rend leurs petits aux nourrices.
Ensuite il fait cailler la moitié du lait blanc,
Le dépose et l'entasse au milieu des éclisses,
Versant l'autre moitié dans maint vase au gros flanc,
Pour le prendre et le boire à son souper tranquille.
Après avoir fini cette œuvre en un moment,
Il allume un grand feu, nous voit, et vivement :
« Étrangers, nommez-vous ! qui vous pousse en mon île ?
Est-ce une affaire ? ou bien errez-vous, comme font
Ces pillards qui, sur mer jouant leur existence,
Écument un pays, le ruinent à fond ? »
Il dit ; et nous sentons une frayeur intense,
À cette voix terrible, à cet air monstrueux.
Cependant je réponds, raffermissant mon âme :
« Nous sommes des Grégeois revenant de Pergame ;
Égarés sur les flots par l'air tempétueux,
Nous cherchions nos rochers et trouvons d'autres croupes ;
Sans doute c'était là de Zeus la volonté.
Nous nous glorifions d'appartenir aux troupes
D'Atride Agamemnon, ce chef partout vanté ;
Car il prit d'altiers murs, une contrée entière.
Maintenant à tes pieds nous venons en amis,
Et réclamons de toi la table hospitalière,
Ou quelque doux présent, suivant l'usage admis.
Homme bon, pense au ciel, exauce ma supplique :
Zeus qui guide les pas du timide étranger,
Zeus, ce dieu xénien, ne tarde à les venger. »
Je dis ; et le barbare en ces termes réplique :
« Guerrier, tu perds la tête ou tu viens de très loin,
Toi qui parles d'aimer, de craindre un ciel rigide.
Un cyclope se rit du Maître de l'égide
Et des dieux immortels : il les dompte au besoin.
Je ne t'épargnerai ni toi ni ton escorte
Pour fuir les traits de Zeus, si mon cœur n'y consent.
Mais conte où tu laissas ton bateau valissant.
Est-ce loin ? Près d'ici ? Ce détail-là m'importe. »
Il voulait m'éprouver, mais je sais plus d'un tour ;
Aussi je lui réponds ces mots pleins d'artifice :
« Neptune ébranle-sol, à l'extrême contour
De votre île, a rompu mon flottant édifice
Sur les écueils d'un cap ; la mer a ses débris.
Intact, avec mes gens, d'échapper j'eus la chance. »
J'ai dit, et lui se tait dans un cruel mépris ;
Mais sur mes compagnons, bras tendus, il s'élance,
En saisit deux, les choque, ainsi que d'humbles faons,
Contre terre ; en bouillie éclate leur cervelle.
Il les coupe en morceaux, les mange pêle-mêle.
Comme un lion sorti des déserts étouffants,
Il baffre tout, les chairs, les os moelleux, les tripes.
À ce spectacle affreux, nous levons en pleurant
Les mains vers Jupiter ; le désespoir nous prend.
Lorsque de corps humains ce monstre aux vastes lippes
S'est bourré l'estomac, il boit des flots de lait,
Puis parmi ses moutons pesamment il s'allonge.
Dans mon cœur magnanime au même instant je songe
À dégainer mon glaive, à le frapper d'un trait,
En le tâtant d'abord, au point juste où le foie
Se joint au diaphragme : un penser me retient.
De la mort nous étions par avance la proie ;
Jamais du lourd rocher qui dedans nous maintient
Tous nos bras n'auraient pu déranger la barrière.
Donc il faut jusqu'à l'Aube attendre en gémissant.