Anna Laetitia Barbauld

Pétition d'une Souris

Oh ! daigne écouter ma prière,

Je suis prisonnière, ô douleur !

Que ton cœur ne soit pas de pierre

Et prends en pitié le malheur.

 

Car je suis ici seule et triste

Dans un cachet de fil d’archal,

Et si jusqu’à demain j’existe,

Demain sera mon jour fatal.

 

Si jamais tu sentis la fibre

De la liberté dans ton cœur,

Relâche-moi, je naquis libre

Ne te fais pas mon oppresseur.

 

Épargne une pauvre victime,

La ruse est un triste métier,

Ne va pas, par un vilain crime,

Souiller ton seuil hospitalier.

 

De ton festin les moindres restes

Pour moi c’est la manne du ciel,

Mais si de ces repas modestes

Tu m’interdis le casuel,

 

oh ! souviens-toi que la lumière

Et l’air pur que nous respirons,

Pour tout ce qui vit sur la terre

D’un Dieu créateur sont les dons.

 

L’esprit vraiment philosophique

Accorde à tous compassion,

Une sympathie angélique

Pour tout être, est sa passion.

 

Si selon la métempsycose

Tout esprit ne s’éteint jamais,

Et qu’à chaque métamorphose

Il ne perde rien—que ses traits :

 

En écrasant si petit être

Que moi,—prends garde, en vérité,

D’écraser un frère, un ancêtre

Ou celle qui fut—ta beauté.

 

Mais si le jour et la lumière

Sont les seuls liens entre nous,

Oh ! sois sensible à ma, prière

De moi détourne ton courroux.

 

Et puisse alors en ta demeure

Se fixer la santé, la paix,

Et puisse un plaisir à chaque heure

Germer sous ton toit désormais.

 

Alors quand viendra la camarde

(Homme et souris y sont sujets),

Puisse un ange t’avoir en garde,

Et te sauver des farfadets !