Peire Raimon de Tolosa

XVIII

I. — J'ai au cœur un nouveau chagrin, qui me donne grand souci et dont je fais maint pénible soupir; et j'en ai souvent mon cœur plus gai et je. me garde mieux de faire déplaisir; je m'efforce de me bien tenir, quand je vois que c'est le lieu et le moment; et celui qui est bon quand et comme il veut, doit

bien avoir plus d'honneur.

 

II. — Je crois qu'un grand bonheur échoit à celui qui sait souffrir en paix son malheur ou qui sait cacher habilement maintes fois ce qui ne plaît pas à son cœur; et pour celui qui sait se modérer pour faire et pour dire ce qu'il ne faut pas, son compte (= son bénéfice?) ne diminue nullement; c'est pourquoi on ne doit pas se hâter de faire grande desmesure (orgueil).

 

III. — Je sais désormais que ma dame fait, sans mentir, grande desmesure, puisqu'elle me fit venir ici vers-elle et qu'elle me retire maintenant ce qu'elle m'a promis; celui qui n'est pas accoutumé à avoir grand bien sait supporter plus facilement

sa misère; tel est beau et bon, à qui le malheur est plus pénible, quand il se souvient du bonheur.

 

IV. — Le bonheur et la joie parfaite et sincère, je les eus de ma dame quand je la quittai. Je ne suis pas parti, c'est pourquoi je m'irrite, parce qu'elle ne fait à mes prières que de dures réponses. J'irai tomber à ses pieds, s'il lui plaît qu'elle daigne

vouloir que je fasse d'elle mes chansons, car pour moi je n'ai pas le courage de placer en une autre mon espérance.

 

V. — J'espère bien, pour le chagrin que j'en ai, que ma dame daignera me conserver; car, à mon avis, il n'y en a pas et il n'y en eut jamais d'autre qui soit si belle sous le rayon du ciel; je lui demande en suppliant de me secourir; car je sais, suivant ma connaissance, qu'avec les meilleurs on devient bon ; et d'ailleurs il est assez juste que l'on ait la joie du parfait amour.

 

VI. — Mains jointes et à genoux, je me rends devant vous, qui êtes belle et distinguée, dame à l'accueil si gai.