Albert Lozeau

Silence

L'heure coulait comme un ruisseau, vive et divine,

Sous les arbres feuillus où tous deux nous rêvions ;

Et comme font les vrais amants, nous écoutions

Tout ce qui dans nos yeux attendris se devine.

 

Les mots ne rendent pas tout ce qu'on imagine.

Depuis que l'homme souffre en proie aux passions,

Ils trahissent, les mots; et nous, qui le savions,

Nous gardions le silence où l'amour grave incline

 

Si nous pouvions ainsi, jusqu'au bout du chemin,

Nous dire nos secrets d'un geste de la main,

Nos peines d'un regard, nos bonheurs d'un sourire.

 

Et nous passer des mots, infidèles, petits,

Qu'on désavoue, à peine aussitôt qu'ils sont dits,

Comme ceux-là qu'ici, pour vous, je viens d'écrire !