Peire Raimon de Tolosa

IX

I. — J'ai souci et désir de faire une chanson qui pût plaire à celle dont je suis l'amant parfait : et si je pouvais réussir à le dire en belles paroles, je pourrais faire savoir que j'attends une joie plus parfaite que nul homme né de mère.

 

II. — J'ai mis mon corps, ma raison et mon jugement à

l'honorer et à la servir, car elle est la plus belle que l'on pourrait distinguer dans le monde; je ne puis ni m'en éloigner, ni en retirer mon cœur; car Amour me la fait tellement craindre que je n'aime aucune autre personne.

 

III. — Sa valeur, plus parfaite et plus vraie qu'aucune autre, son mérite, sa fraîche couleur, me plaisent et m'agréent; et si Amour daignait me secourir au point que ma requête amoureuse plût à ma dame, il me semble que j'aurais une joie plus

parfaite que le Paradis.

 

IV. — Aucune autre ne peut me secourir ou me guérir; plus j'en éprouve de douleurs, plus j'en ai souvenance; mais, par timidité, je n'ose lui faire entendre mes plaintes ; je lui suis tellement soumis, que plus elle s'obstine envers moi, plus je l'aime

sans défaillance.

 

V. — Il lui serait bienséant de me donner tant d'allégresse, qu'elle allégeât mon chagrin avec ses douces manières : car je lui appartiens sans tromperie ; et je ne pense pas à autre chose,

si ce n'est comment je ferai tout ce qui pourrait plaire à ma dame ; mais cela m'avance peu.

 

VI. — Car je vais toujours en m'améliorant quand j'ai plus d'irritation envers elle, et je souffre mon dommage en conservant bon espoir : et ce bel accueil, ces belles manières doubleraient mon désir, ô noble corps courtois, si tu avais de moi quelque pitié ou quelque commisération.