Paul Valéry

La pythie

Charmes

Alors, par cette vagabonde

Morte, errante, et lune à jamais,

Soit l’eau des mers surprise, et l’onde

Astreinte à d’éternels sommets !

Que soient les humains faits statues,

Les cœurs figés, les âmes tues,

Et par les glaces de mon œil,

Puisse un peuple de leurs paroles

Durcir en un peuple d’idoles

Muet de sottise et d’orgueil !

 

Eh ! Quoi !... Devenir la vipère

Dont tout le ressort de frissons

Surprend la chair que désespère

Sa multitude de tronçons !...

Reprendre une lutte insensée !...

Tourne donc plutôt ta pensée

Vers la joie enfuie, et reviens,

Ô mémoire, à cette magie

Qui ne tirait son énergie

D’autres arcanes que des tiens !

 

Mon cher corps... Forme préférée,

Fraîcheur par qui ne fut jamais

Aphrodite désaltérée,

Intacte nuit, tendres sommets,

Et vos partages indicibles

D’une argile en îles sensibles,

Douce matière de mon sort,

Quelle alliance nous vécûmes,

Avant que le don des écumes

Ait fait de toi ce corps de mort !