Homère
L'Odyssée
Bientôt après Ulysse entra, se faisant mince,
Sous sa forme de pauvre, aux cacochymes traits,
Étayé d'un rameau, mis comme un misérable.
En dedans de la porte et sur le seuil d'érable
Il fléchit, s'adossant au chambranle en cyprès,
Dont l'art polit la fibre à l'équerre alignée.
Télémaque aussitôt dit au brave pasteur,
En prenant dans la ciste un pain de pesanteur
Et dans les plats fumants de la viande à poignée :
« Va porter cette offrande au forain vergogneux,
Et qu'il fasse en quêtant le tour de chaque table ;
La honte ne sied point à l'homme besogneux. »
L'obéissant gardien, sur l'ordre charitable,
Aborda l'étranger et lui dit vivement :
« Forain, voici les mets que mon prince te donne.
Il t'invite à quêter autour de chaque Amant ;
Aux besogneux, dit-il, la honte n'est pas bonne. »
L'industrieux Ulysse, à ces propos humains :
« Zeus roi, fais Télémaque heureux, heureux sans trêve,
Et qu'il obtienne tout ce que son âme rêve ! »
Il dit ; et, recevant l'offrande en ses deux mains,
À ses pieds il la mit, sur sa besace laide.
Tant que chanta le chantre, il mangea sans répit.
Quand finit son repas et que se tut l'aède,
L'assistance houleuse à son aise glapit.
Mais Pallas, s'approchant du Laërtide auguste,
L'envoya mendier du pain aux Prétendants,
Afin qu'il discernât le juste de l'injuste,
Bien qu'aucun d'eux ne dût échapper là-dedans.
Le preux s'avança donc, commença par la droite,
Tendit la main vers tous, comme un gueux exercé.
Eux, surpris, de donner d'une façon benoîte,
Tout en se demandant son nom et son passé.
Le chevrier Mélanthe alors partant en guerre :
« Poursuivants de la reine illustre, écoutez-moi
Touchant ce pérégrin ; car je l'ai vu naguère.
C'est le pasteur de porcs qui l'a conduit, ma foi !
Mais j'ignore comment il se nomme et se classe. »
Il dit ; Antinoüs, gourmandant le porcher :
« Maître sot, pourquoi donc vers nous le dépêcher ?
N'avons-nous pas assez de mendiants sur place,
De pauvres importuns, écumeurs résolus ?
Trouves-tu trop petit le nombre des convives
Suçant les biens du roi, qu'il t'en faille un de plus ? »
Le bon pasteur Eumée, à ces paroles vives :
« Antine, quoique fort, tu ne parles pas bien.
Eh ! qui donc va chercher un hôte de lui-même,
À moins qu'on n'ait besoin d'un ouvrier suprême,
D'un devin, d'un charron, d'un sûr physicien,
Ou de quelque chanteur nous charmant d'habitude ?
Voilà ceux qu'en ce monde on a soin d'héberger,
Et nul n'appelle un gueux pour se faire gruger.
De tous les Prétendants l'on te voit le plus rude
Aux gens d'Ulysse, à moi surtout ; mais je m'en ris,
Tant qu'avec l'héritier du souverain d'Ithaque
La chaste Pénélope habite ces lambris. »
En ces mots intervint le prudent Télémaque :
« Paix ! ne t'égare pas en de si longs propos.
Antine est coutumier de ces traits d'arrogance,
Et même contre nous excite ses suppôts. »
Puis vers Antinoüs tournant son éloquence :
« Tu m'aimes comme un père, Antine généreux,
Et ton verbe mordant plaide pour que l'on jette
L'étranger hors d'ici ; que Zeus ne le permette !
Prends, donne-lui ; bien loin d'en gémir, je le veux.
Ne crains pas d'offenser à cet égard ma mère,
Ou l'un des serviteurs d'Ulysse le divin.
Mais un tel sentiment ne guide ton cœur vain ;
Jouir sans partager, voilà ce qu'il préfère. »
Le chef Antinoüs riposta mutiné :
« Télémaque langard, sans frein, qu'oses-tu dire ?
Si chacun lui donnait autant que j'ai donné,
Ailleurs pendant trois mois il pourrait se suffire. »
Il dit ; et sous la table empoigna, tint en l'air
Le banc que ses beaux pieds foulaient à son caprice.
Cependant tous donnaient, et de pain et de chair
Emplissaient le bissac.