François-René de Chateaubriand

L'esclave

Tunis, 1807.

 

Le vigilant derviche à la prière appelle

Du haut des minarets teints des feux du couchant.

Voici l’heure au lion qui poursuit la gazelle ;

Une rose au jardin moi je m’en vais cherchant.

Musulmane aux longs yeux, d’un maître que je brave

Fille délicieuse, amante des concerts,

Est-il un sort plus doux que d’être ton esclave,

Toi que je sers, toi que je sers ?

 

Jadis, lorsque mon bras faisoit voler la prame

Sur le fluide azur de l’abîme calmé,

Du sombre désespoir les pleurs mouilloient ma rame ;

Un charme m’a guéri : j’aime et je suis aimé.

Le noir rocher me plaît ; la tour que le flot lave

Me sourit maintenant aux grèves de ces mers :

Le flambeau du signal y luit pour ton esclave,

Toi que je sers, toi que je sers !

 

Belle et divine es-tu, dans toute ta parure.

Quand la nuit au harem je glisse un pied furtif !

Les tapis, l’aloès, les fleurs et l’onde pure.

Sont par toi prodigués à ton jeune captif.

Quel bonheur ! au milieu du péril que j’aggrave,

T’entourer de mes bras, te parer de mes fers,

Mêler à tes colliers l’anneau de ton esclave,

Toi que je sers, toi que je sers !