Paul Valéry

Au platane

Charmes

Le tremble pur, le charme, et ce hêtre formé

De quatre jeunes femmes,

Ne cessent point de battre un ciel toujours fermé,

Vêtus en vain de rames.

 

Ils vivent séparés, ils pleurent confondus

Dans une seule absence,

Et leurs membres d’argent sont vainement fendus

À leur douce naissance.

 

Quand l’âme lentement qu’ils expirent le soir

Vers l’Aphrodite monte,

La vierge doit dans l’ombre, en silence, s’asseoir,

Toute chaude de honte.

 

Elle se sent surprendre, et pâle, appartenir

À ce tendre présage

Qu’une présente chair tourne vers l’avenir

Par un jeune visage…

 

Mais toi, de bras plus purs que les bras animaux,

Toi qui dans l’or les plonges,

Toi qui formes au jour le fantôme des maux

Que le sommeil fait songes,

 

Haute profusion de feuilles, trouble fier

Quand l’âpre tramontane

Sonne, au comble de l’or, l’azur du jeune hiver

Sur tes harpes, Platane,

 

Ose gémir !… Il faut, ô souple chair du bois,

Te tordre, te détordre,

Te plaindre sans te rompre, et rendre aux vents la voix

Qu’ils cherchent en désordre !