Homère

Chant VI - Quand on toucha les bords du fleuve cristallin

L'Odyssée

Quand on toucha les bords du fleuve cristallin,

À l'endroit des lavoirs toujours pleins d'une eau pure,

Dont l'efficacité chasse toute souillure,

Du char on délia l'assemblage mulin,

En l'excitant à tondre, aux détours de la rive,

Le gazon savoureux. Les suivantes pourtant

S'emparent des effets, les plongent dans l'eau vive

Et les foulent du pied, de zèle disputant.

Lorsque tout parut net, sans la minime crasse,

Le linge s'étendit aux cailloux d'un rocher

Que spécialement la mer venait lécher ;

Puis à son tour baigné, parfumé d'huile grasse,

Près du flot déjeuna le virginal essaim.

Et les tissus séchaient à l'aure matinale.

La princesse et sa suite ayant dompté la faim,

Leurs voiles déposés, jouèrent à la balle.

Nausicaa guidait brillamment ces jeux vifs.

Telle Diane, adroite à lancer la sagette,

En fouillant l'Érymanthe ou l'escarpé Taygète,

S'égaie aux sangliers, aux chevreuils fugitifs ;

Les nymphes des forêts, filles du Porte-égide,

Partagent ses ébats, et Latone en sourit,

Car Diane du front les dépasse, splendide,

Et, malgré leur beauté, partout les amoindrit :

Telle la tendre vierge effaçait ses compagnes.

 

Mais sitôt qu'il fallut rassembler les mulets,

Plier les vêtements, regagner le palais,

L'attentive Pallas voulut qu'en ces campagnes

Ulysse s'éveillât, vît la reine aux doux yeux,

Et par elle atteignît la ville sans entraves.

La balle va pointée à l'une des esclaves,

Qui la manque, et l'éteuf tombe au cours sinueux.

Toutes de s'écrier ! Ulysse au bruit s'éveille,

Et, s'asseyant, se dit, pensif et contenu :

« Hélas ! chez quelles gens suis-je encore venu ?

Est-ce la cruauté, le mal qui les conseille,

Ou l'amour du prochain et la crainte des Dieux ?

Mon oreille a perçu des clameurs féminines…

C'est la troupe nymphale habitant ces collines,

Les sources des torrents, les pacages herbeux ;

Peut-être des mortels à voix articulée.

Allons de nos regards vérifier cela. »

 

Sur ce, hors du taillis le héros détala,

Puis dans le bois rompit une branche feuillée,

Pour voiler de son corps les endroits pudibonds.

Comme un lion de roche, imbu de sa puissance,

Qui, sous l'atroce pluie et les vents furibonds,

Tout à coup, l'œil ardent, contre des bœufs s'élance,

Poursuit biche et mouton ; son ventre, au jeûne astreint,

Vers les troupeaux le pousse, et jusqu'en leurs étables :

Tel Ulysse au milieu des vierges admirables

Se jette, quoique nu ; le besoin l'y contraint.

Il apparaît horrible et souillé par la lame.

Elles de s'échapper sur les rocs au hasard.

Seule, Nausicaa reste ; car de son âme

Minerve ôte le trouble, y met un calme à part.

Donc seule elle demeure : Ulysse délibère

S'il doit tomber aux pieds de la vierge aux beaux yeux,

Ou la prier de loin, en un discours mielleux,

De lui montrer les murs, d'habiller sa misère.

Il crut que le parti le plus sage de tous

Était de l'implorer doucement à distance,

Crainte de l'irriter en prenant ses genoux.

Aussitôt il lui dit, avec charme et prudence :

 

« Ô reine, je t'adjure, ou femme ou déité !

Si tu portes là-haut un divin diadème,

Je t'égale à Diane, enfant du Dieu suprême,

Pour les formes, la taille et la sérénité.

Mais si d'un sang mortel se colorent tes veines,

Heureux, trois fois heureux tes augustes parents,

Et tes frères aussi ! leurs cœurs exubérants

Se fondent sans nul doute en ivresses soudaines,

Quand aux danses rayonne un être tel que toi !

Ah ! bienheureux surtout, et par-dessus les autres,

Celui qui t'acquerra, qui t'aura sous son toit !

Je n'ai jamais rien vu de pareil chez les nôtres,

Soit fille, soit garçon ; tu me tiens ébloui.

À Délos autrefois, j'observai, près du temple

D'Apollon, un palmier soudain épanoui ;

Car j'allai dans ces lieux, guerrier donnant l'exemple

En un trajet fatal dont saignèrent mes pas.

Je restai stupéfait devant sa tige altière,

Nul autre comme lui n'étant sorti de terre.

Femme, ainsi je t'admire, ébahi, n'osant pas

Embrasser tes genoux, et le malheur m'accable !

Hier j'ai pu m'enfuir de l'abîme écumant,

Après vingt jours d'orage et de mer implacable,

Depuis l'île d'Ogyge ; un dieu présentement

Pour croître mes ennuis me jette en cette zone.

C'en est fait, je m'attends à d'autres coups du Sort.

 

Mais toi, reine, sers-moi, car c'est toi que d'abord

J'implorai dans mes maux ; je ne connais personne

Parmi les occupants de ces étranges lieux.

Indique-moi la ville, et d'un lambeau de toile,

Si tu t'en es munie, à mon corps fais un voile.

Et que l'Olympe exauce entièrement tes vœux ;

Qu'il te donne un époux, un foyer que cimente

La concorde : en effet, il n'est rien de meilleur,

Rien n'est plus doux à voir que l'union charmante

Des couples assortis : elle abat le railleur,

Enchante l'ami sûr et les grandit eux-mêmes. »