Paul Claudel
Connaissance de l'Est
— À Shidzuoka, au temps de Rinzainji, j’ai vu un paysage fait de poussières colorées ; on l’a mis, de peur qu’un souffle ne l’emporte, sous verre.
— Le temps est mesuré, là-haut devant le Bouddha d’or dans les feuilles, par la combustion d’une petite chandelle, et au fond de ce ravin par le débit d’une triple fontaine.
— Emporté, culbuté dans le croulement et le tohubohu de la Mer incompréhensible, perdu dans le clapotement de l’Abîme, l’homme mortel de tout son corps cherche quoi que ce soit de solide où se prendre. Et c’est pourquoi, ajoutant à la permanence du bois, ou du métal, ou de la pierre, la figure humaine, il en fait l’objet de son culte et de sa prière. Aux forces de la Nature, à côté du nom commun, il impose un nom propre, et par le moyen de l’image concrète qui les signifie comme un vocable, dans son abaissement encore obscurément instruit de l’autorité supérieure de la Parole, il les interpelle dans ses nécessités. Assez bien, d’ailleurs, comme un enfant qui de tout compose l’histoire de sa poupée, l’humanité dans sa mémoire alliée à son rêve trouva de quoi alimenter le roman mythologique. Et voici à côté de moi cette pauvre petite vieille femme qui, frappant studieusement dans ses mains, accomplit sa salutation devant ce colosse femelle au sein de qui un ancien Prince, averti par le mal de dents et un songe d’honorer son crâne antérieur, après qu’il l’eut trouvé pris par les mâchoires dans les racines d’un saule, inséra la bulle usée. À ma droite et à ma gauche, sur toute la longueur de l’obscur hangar, les trois mille Kwannon d’or, chacune identique à l’autre dans la garniture de bras qui l’encadre, s’alignent en gradins par files de cent sur quinze rangs de profondeur ; un rayon de soleil fait grouiller ce déversoir de dieux. Et, si je veux savoir la raison de cette uniformité dans la multitude, ou de quel oignon jaillissent toutes ces tiges identiques, je trouve que l’adorateur ici, sans doute, cherche plus de surface à la réverbération de sa prière, et s’imagine, avec l’objet, en multiplier l’efficacité.