Sully Prudhomme

Tout ou Rien

J’ai deux tentations, fortes également,

Le duvet de la rose et le crin du cilice :

Une rose du moins qui jamais ne se plisse,

Un cilice qui morde opiniâtrement ;

 

Car les répits ne font qu’attiser le tourment,

Et le plus léger trouble est le pire supplice,

S’il traverse la vie aux heures de délice :

Plutôt le franc malheur que le bonheur qui ment !

 

Un jeûne incorruptible ou bien l’ivresse entière !

Maintenir vierge en soi l’horreur de la matière,

Ou, moins beau, sans remords en épuiser l’amour !

 

Mais, pur et vil, je sens le charbon d’Isaïe

Et le trop cher baiser de la femme ennemie

Châtier ou flatter mes lèvres tour à tour.