Alfred de Vigny

L’esprit pur

III

 

Ils furent opulents, seigneurs de vastes terres,

Grands chasseurs devant Dieu, comme Nemrod, jaloux

Des beaux cerfs qu’ils lançaient des bois héréditaires

Jusqu’où voulait la mort les livrer à leurs coups ;

Suivant leur forte meute à travers deux provinces,

Coupant les chiens du Roi, déroutant ceux des princes,

Forçant les sangliers et détruisant les loups ;

 

IV

 

Galants guerriers sur terre et sur mer, se montrèrent

Gens d’honneur en tous temps, comme en tous lieux, cherchant

De la Chine au Pérou les Anglais, qu’ils brûlèrent

Sur l’eau qu’ils écumaient du levant au couchant ;

Puis, sur leur talon rouge, en quittant les batailles,

Parfumés et blessés revenaient à Versailles

Jaser à l’Œil-de-bœuf avant de voir leur champ.

 

V

 

Mais les champs de la Beauce avaient leurs cœurs, leurs âmes,

Leurs soins. Ils les peuplaient d’innombrables garçons,

De filles qu’ils donnaient aux chevaliers pour femmes,

Dignes de suivre en tout l’exemple et les leçons ;

Simples et satisfaits si chacun de leur race

Apposait saint Louis en croix sur sa cuirasse,

Comme leurs vieux portraits qu’aux murs noirs nous plaçons.