Alfred de Vigny

L’esprit pur

VI

 

Mais aucun, au sortir d’une rude campagne,

Ne sut se recueillir, quitter le destrier,

Dételer pour un jour ses palefrois d’Espagne,

Ni des coursiers de chasse enlever l’étrier

Pour graver quelque page et dire en quelque livre

Comme son temps vivait et comment il sut vivre,

Dès qu’ils n’agissaient plus, se hâtant d’oublier.

 

VII

 

Tous sont morts en laissant leur nom sans auréole ;

Mais sur le disque d’or voilà qu’il est écrit,

Disant : « Ici passaient deux races de la Gaule

« Dont le dernier vivant monte au temple et s’inscrit,

« Non sur l’obscur amas des vieux noms inutiles,

« Des orgueilleux méchants et des riches futiles,

« Mais sur le pur tableau des livres de l’esprit. »

 

VIII

 

Ton règne est arrivé, pur esprit, roi du monde !

Quand ton aile d’azur dans la nuit nous surprit,

Déesse de nos mœurs, la guerre vagabonde

Régnait sur nos aïeux. — Aujourd’hui, c’est l’écrit,

L’écrit universel, parfois impérissable,

Que tu graves au marbre ou traînes sur le sable,

Colombe au bec d’airain ! visible saint-esprit !