Auguste Lacaussade
C’était un lieu paisible où j’aimais à venir.
La fraîche vision hante mon souvenir.
Enclos de trois côtés par de hautes collines,
Le val s’ouvre au couchant et descend vers la mer.
Une cascade, au fond, de ses eaux cristallines
Baigne les rochers noirs, éparpillant dans l’air
Sa poussière d’écume en blanches mousselines.
Au pied des rocs abrupts, dans sa chute sans fin,
L’eau tombe et s’élargit en un vaste bassin,
Où s’alimente et dort la rêveuse rivière
Sainte-Suzanne, aux grands berceaux de cocotiers.
Le soleil au zénith y darde sa lumière ;
Mais, dans l’après-midi, les monts aux pics altiers
Y versent les fraîcheurs d’une ombre hospitalière.
Des hauts bambous du bord quittant l’épais rideau,
Sur la nappe d’azur nagent les poules d’eau ;
Et, les frôlant du vol, la véloce hirondelle
Autour des bleus nageurs s’ébat aux jeux de l’aile.
Sur les marges de l’onde errent en liberté
Quelques bœufs indolents, et sur la rive herbeuse
Promènent au hasard leur nonchalance heureuse.
Plus loin un taureau blanc et de brun moucheté,
Dans la brousse couché, humant la brise agreste,
Les yeux à demi clos, rumine et fait la sieste.
Là-haut, entre les rocs rudement étagés,
Hérissés de cactus, de lianes chargés,
D’un pied nerveux et sûr que nul gouffre n’arrête,
Grimpe la chèvre alerte aux bonds capricieux.
Tout à coup on la voit qui, debout sur la crête
D’où tombe la cascade à flots vertigineux,
Profile sur le ciel sa noire silhouette.