Alfred de Vigny

Dolorida

Est-ce la Volupté qui, pour ses doux mystères,

Furtive, a rallumé ces lampes solitaires ?

La gaze et le cristal sont leur pâle prison.

Aux souffles purs d’un soir de l’ardente saison

S’ouvre sur le balcon la moresque fenêtre ;

Une aurore imprévue à minuit semble naître,

Quand la lune apparaît, quand ses gerbes d’argent

Font pâlir les lueurs du feu rose et changeant ;

Les deux clartés à l’œil offrent partout leurs pièges,

Caressent mollement le velours bleu des sièges,

La soyeuse ottomane où le livre est encor,

La pendule mobile entre deux vases d’or,

La Madone d’argent, sous des roses cachée,

Et sur un lit d’azur une beauté couchée.

 

Oh ! jamais dans Madrid un noble cavalier

Ne verra tant de grâce à plus d’art s’allier ;

Jamais pour plus d’attraits, lorsque la nuit commence,

N’a frémi la guitare et langui la romance ;

Jamais, dans nulle église, on ne vit plus beaux yeux

Des grains du chapelet se tourner vers les cieux ;

Sur les mille degrés du vaste amphithéâtre

On n’admira jamais plus belles mains d’albâtre,

Sous la mantille noire et ses paillettes d’or,

Applaudissant, de loin, l’adroit Toréador.