Paul Claudel
Connaissance de l'Est
Dans la rue de Nihon bashi, à côté des marchands de livres et de lanternes, de broderies et de bronzes, ou vend des sites au détail, et je marchande dans mon esprit, studieux badaud du fantastique étalage, des fragments de monde. Ces lois délicieuses par où les traits d’un paysage se composent comme ceux d’une physionomie, l’artiste s’en est rendu subtilement le maître ; au lieu de copier la nature, il l’imite, et des éléments mêmes qu’il lui emprunte, comme une règle est décelée par l’exemple, il construit ses contrefaçons, exactes comme la vision et réduites comme l’image. Tous les modèles, par exemple, de pins sont offerts à mon choix, et selon leur position dans le pot ils expriment l’étendue du territoire que leur taille mesure, proportionnelle. Voici la rizière au printemps ; au loin la colline frangée d’arbres (ce sont des mousses). Voici la mer avec ses archipels et ses caps ; par l’artifice de deux pierres, l’une noire, l’autre rouge et comme usée et poreuse, on a représenté deux îles accouplées par le point de vue, et dont le seul soleil couchant, par la différence des colorations, accuse les distances diverses ; même les chatoiements de la couche versicolore sont joués par ce lit de cailloux bigarrés que recouvre le contenu de deux carafes.