Paul Claudel

L'Arche d'or dans la forêt

Connaissance de l'Est

Quand je quittai Yeddo, le grand soleil flamboyait dans l’air net ; à la fin de l’après-midi, arrivant à la jonction d’Utsonomiya, je vois que la nue offusque tout le couchant. Faite de grands cumulus amalgamés, elle présente cet aspect volumineux et chaotique qu’arrange parfois le soir, alors qu’un éclairage bas, comme un feu voilé de rampe, porte les ombres sur le champ nébuleux et accuse à rebours les reliefs. Sur le quai à cette minute assoupie et longtemps dans le train qui m’emporte vers l’Ouest, je suis le spectateur de la diminution du jour conjointe à l’épaississement graduel de la nue. J’ai d’un coup d’œil embrassé la disposition de la contrée. Au fond profondément d’obscures forêts et le repli de lourdes montagnes ; au-devant des banquettes détachées qui l’une derrière l’autre barrent la route comme des écrans espacés et parallèles. La terre, telle que les tranchées que nous suivons en montrent les couches, est d’abord un mince humus noir comme du charbon, puis du sable jaune, et enfin l’argile, rouge de soufre ou de cinabre. L’Averne devant nous s’ouvre et se déploie. Ce sol brûlé, ce ciel bas, cette amère clôture de volcans et de sapins, ne correspondent-ils pas à ce fond noir et nul sur lequel se lèvent les visions des songes ? Ainsi, avec une sagesse royale, l’antique shogun Ieyasu choisit ce lieu pour en superposer à l’ombre qu’il réintègre les ombrages, et, par la dissolution de son silence dans leur opacité, opérer la métamorphose du mort dans un dieu, selon l’association d’un temple à la sépulture.