Anna de Noailles

La tubéreuse

Les Éblouissements

Un jardin fait plus mal encor que la musique.

Lorsque le beau matin reluit d’ardeur physique,

La senteur des rosiers jette des fils si chauds

Qu’on entend grésiller un doux bruit de fuseaux.

Les glycines en feu de tant d’odeur sont ointes

Qu’on les contemple en souriant, et les mains jointes.

Le lis tient un miel vert dans ses doigts écartés,

Et quelquefois, pendant la chaleur des étés,

L’arôme de l’œillet contre le rêve éclate

Comme une âpre fusée, ou comme une sonate

Dont l’andante est si fort que les mains sur son cœur

On ne sait si l’on meurt de peur ou de bonheur…

Mais vous, force des nuits, feu d’argent, tubéreuse,

Reine des soirs puissants, cœur profond, chair heureuse

Dont le velours est fait de parfums condensés,

Vous, par qui le poumon soudain s’enfle et se creuse,

Abîme où vont venir s’exalter vos baisers,

Fleur humide d’ardeur, ô brûlante pleureuse,

Aspersoir dont les brins sont des parfums tressés,

Comme vous absolvez dans la nuit langoureuse

Les âmes sans répit et les cœurs caressés !