Anonyme
Mon père ne parlait pas.
Pas souvent, en tout cas.
Pas de la façon directe
dont les autres pères parlaient,
ceux dont les enfants savaient
exactement ce qu'ils pensaient,
exactement où ils en étaient,
exactement ce qu'on faisait mal.
Mon père, lui, mettait un disque.
Il avait un geste précis.
Il prenait la pochette à deux mains,
il sortait le vinyle avec soin,
il posait l'aiguille doucement.
Puis il s'asseyait.
Les bras croisés.
Les yeux quelque part entre
le sol et la musique.
Et ça voulait dire quelque chose.
Selon le disque, on savait.
Davis pour la tristesse ordinaire.
Coltrane pour les choses plus graves.
Et parfois, une fois ou deux,
un truc que je ne reconnaissais pas,
un accord mineur dans un silence,
une voix jamais entendue.
Ces fois-là on ne demandait pas.
On s'asseyait aussi.
On écoutait.
On essayait de comprendre
ce qu'il y avait entre les notes,
ce qu'il ne savait pas dire,
ce que la musique disait pour lui
mieux qu'il ne pouvait.
Je n'ai pas gardé ses disques.
J'aurais dû.
Maintenant j'achète des vinyles
au hasard, dans les marchés.
J'écoute.
J'attends de reconnaître quelque chose.