Anonyme
Il y a une note dans le jazz
qui ne résout rien.
Elle arrive après l'accord,
une seconde trop tard,
décalée juste assez
pour qu'on sente la friction.
On l'appelle la note bleue.
Elle n'est ni majeure ni mineure.
Elle est entre les deux,
dans l'interstice, dans la fissure.
Les guitaristes la jouent
avec un demi-sourire.
Ils savent ce qu'ils font.
Ils savent qu'elle dérange.
Mais c'est elle qu'on retient.
Pas les accords bien placés,
pas la résolution propre,
pas la fin attendue.
C'est la note qui hésite,
la note qui suspend,
la note qui demande quelque chose
sans formuler la question.
Mon professeur disait :
la tension c'est la vie.
Un accord parfait, c'est la mort.
Beau mais mort.
J'ai mis longtemps à comprendre.
J'avais envie de résolution.
J'avais envie d'arriver quelque part,
d'entendre la fin clairement.
Maintenant j'écoute autrement.
Je cherche la note bleue.
Dans les chansons, dans les voix,
dans les silences qui durent.
Elle est partout une fois
qu'on sait l'entendre.
Ce petit décalage honnête
entre ce qu'on attendait
et ce qui arrive vraiment.
La vie, en bleu.