Alfred de Vigny

Le malheur

Ah ! puisqu’une éternelle veille

Brûle mes yeux toujours ouverts,

Viens, ô Gloire ! ai-je dit ; réveille

Ma sombre vie au bruit des vers.

Fais qu’au moins mon pied périssable

Laisse une empreinte sur le sable.

La Gloire a dit : « Fils de douleur,

« Où veux-tu que je te conduise ?

« Tremble ; si je t’immortalise,

« J’immortalise le Malheur. »

 

Malheur ! oh ! quel jour favorable

De ta rage sera vainqueur ?

Quelle main forte et secourable

Pourra t’arracher de mon coeur,

Et dans cette fournaise ardente,

Pour moi noblement imprudente,

N’hésitant pas à se plonger,

Osera chercher dans la flamme,

Avec force y saisir mon âme,

Et l’emporter loin du danger ?