Auguste Barbier

Le Lion

Iambes et Poèmes

Alors j’ai vu soudain une foule sans nombre,

Se traîner à plat-ventre à l’abri de son ombre ;

J’ai vu, pâles encor du seul bruit de ses pas,

Mille nains grelotant lui tendre les deux bras ;

Alors on caressa ses flancs et son oreille,

On lui baisa le poil, on lui cria merveille,

Et chacun lui léchant les pieds, dans son effroi,

Le nomma son lion, son sauveur et son roi.

Mais, lorsque bien repu de sang et de louange,

Jaloux de secouer les restes de sa fange,

Le monstre à son réveil voulut faire le beau ;

Quand, ouvrant son œil jaune et remuant sa peau,

Le crin dur, il voulut, comme l’antique athlète,

Sur son col musculeux dresser toute sa tête,

Lorsqu’enfin il voulut, le front échevelé,

Rugir en souverain, — il était muselé.