Anna de Noailles

La chanson de Daphnis

L'Ombre des jours

Je ne sais plus si l’air est tendre, si le jour

Est luisant, le sel vif, la cannelle odorante,

Mon âme en toute chose est désormais errante

Sauf en la certitude heureuse de l’amour.

 

— Quand pour prendre un citron, tu courbes une branche

Et te hausses un peu aux pierres du chemin,

Je ne vois le fruit d’or que si je vois ta main,

Et la couleur du jour que par ta jambe blanche.

 

Je sais que rien n’existe où ne sont pas mêlés

Ton désir et le mien asservis et farouches,

Et je n’ai soif de l’eau que si tu mets ta bouche

Au bord du beau ruisseau plein de cailloux roulés.

 

Je ne crois pas au temps, au soleil, aux orages,

Je ne crois qu’à l’amour triste et doux seulement.

— C’est le jour quand tu ris, et la nuit quand tu mens,

Et l’infini s’épuise au lac des deux visages

Quand mon tourment avide aspire ton tourment…