Homère

Chant IX - L'aveuglé, soupirant et rongé de douleurs

L'Odyssée

L'aveuglé, soupirant et rongé de douleurs,

En marchant à tâtons va débloquer la porte.

À l'entrée il s'assied, les deux bras étendus,

Pour happer tel de nous qui fuirait joint aux bêtes,

Tellement il croyait mes esprits confondus.

Je cherche cependant quelles mesures nettes

Pourront nous affranchir d'un trépas redouté.

Je combine des plans, des trucs de toute espèce ;

Notre vie en dépend, un grand péril nous presse.

Or, sachez le parti qu'à la fin j'adoptai.

 

Des béliers étaient là, d'une rondeur sensible,

Beaux, grands, et que recouvre une épaisse toison.

Je les lie en silence avec l'osier flexible

Où dormait ce géant, type de trahison.

Je les mets trois par trois ; le central porte un homme ;

Les deux autres devront protéger en flanquant.

Donc pour un guerrier seul trois animaux de somme.

Restait un gros bélier, de tous le plus marquant ;

Au dos je le saisis, me roule sous son ventre,

Et m'accrochant des mains à son manteau fourré,

Dans un calme absolu d'aguet je me concentre.

Nous attendons ainsi le jour, d'un cœur navré.

 

Quand l'Aurore effeuilla ses roses matinières,

Les béliers diligents coururent aux paissons.

Dans l'étable bêlaient leurs femmes routinières,

Le sein dur et pendant. Agité de frissons,

Le Cyclope tâtait les houleuses échines

Du bétail mâle ; mais l'ahuri ne sent pas

Mes compagnons blottis sous de sombres poitrines.

Enfin le grand bélier après tous vient au pas,

Chargé de son lainage et de mon être habile.

Polyphème lui dit, l'ayant bien caressé :

« Cher bélier, pourquoi donc, toi le vieux chef de file,

Venir en queue ? Avant, loin d'être devancé,

Le premier tu savais brouter la fleur champêtre ;

Des fleuves le premier tu sondais le courant,

Et le premier rentrais au bercail attirant.

Aujourd'hui te voilà le dernier. De ton maître

Regretterais-tu l'œil ? Un méchant l'a crevé,

Aidé d'affreux soldats, me domptant par l'ivresse.

C'est Personne ; il n'est pas certe encore sauvé.

Ah ! si, doué de sens, d'une parole expresse,

Tu me disais quel coin à mes coups le soustrait,

Écrasée aussitôt, sa cervelle brouillonne

Irait joncher le sol ! cela mitigerait

Les maux que m'a causés l'exécrable Personne. »

 

À ces mots au dehors il lâche le bélier.

Parvenus loin de l'antre et de la cour ovine,

Je reprends terre, et cours mes compains délier.

Lestement nous poussons, par sentier et ravine,

Le troupeau bon marcheur jusqu'au navire ancré.

Nous revoir sains et saufs pour ma troupe a des charmes,

Mais luctueusement chaque mort est pleuré.

Moi, fronçant les sourcils, j'interromps toutes larmes,

Et prescris d'embarquer en hâte les captifs

À la belle toison, puis de repasser l'onde.

Mes rameurs vont s'asseoir à leurs bancs respectifs ;

D'un aviron rapide ils creusent l'eau profonde.

 

Lorsque du large encor peut s'entendre ma voix,

Je darde au vil pasteur cette railleuse insulte :

« Cyclope, tu n'as point, dans ta demeure occulte,

Mangé violemment les amis d'un pantois.

Le châtiment devait t'atteindre, misérable

Qui de tes suppliants t'es fait le dévoreur.

C'est pourquoi Jupiter, tout l'Olympe, t'accable. »

 

L'apostrophe ironique augmente sa fureur.

D'une haute montagne il arrache la crête

Et la lance en avant du bleuâtre vaisseau ;

Peu s'en faut qu'à la proue elle n'ôte un morceau.

La mer bouillonne au choc de la masse concrète ;

Le flot en refluant remporte notre nef

Vers la côte inondée, au rivage l'affale.

Prenant à pleines mains une pique navale,

Du bord je la repousse et somme, d'un ton bref,

Mes robustes nageurs d'accélérer leurs rames,

Afin de réchapper ; ils redoublent d'élans.

 

Quand nous sommes deux fois aussi loin sur les lames,

Je veux recommencer mes adieux virulents.

Tous m'adjurent en chœur de garder le silence :

« Téméraire, pourquoi courroucer ce cruel ?

Déjà, nous ramenant aux profondeurs de l'anse,

Son roc nous menaça d'un trépas mutuel.

S'il entend de nouveau des cris, une parole,

Il brisera nos fronts, notre mince plancher,

Sous d'autres blocs précis, telle est leur parabole. »

 

Ces prudentes raisons ne sauraient me toucher,

Et je recrie au monstre en ma rage frondeuse :

« Cyclope, si quelqu'un de ce monde animé

Te demande d'où vient ta cécité hideuse,

Dis-lui que t'aveugla l'assiégeur consommé,

Ulysse, roi d'Ithaque, engendré par Laërte. »

 

Le sauvage en hognant a soudain reparti :

« Grands dieux ! l'oracle ancien n'avait donc pas menti.

Chez nous fut un devin à la pensée alerte,

Télème Eurymidés, dont l'art fit notre orgueil,

Et qui mourut prophète au milieu des Cyclopes.

Tout devait arriver d'après ses horoscopes,

La main d'Ulysse un jour devait m'extirper l'œil !

Mais quoi ! je m'attendais toujours à voir paraître

Un homme grand et beau, de force revêtu ;

Et voilà qu'un vilain, un nabot, un fétu,

M'enlève la lumière à l'aide d'un vin traître.

Ulysse, viens ici, mon offrande t'attend.

J'inviterai Neptune à choyer ton navire ;

Je suis son tendre fils, il se plaît à le dire.

Seul il me guérira, si son cœur le prétend,

Et non pas ceux d'en haut ou l'humaine science. »

 

Je lui riposte alors d'un formidable ton :

« Puisse-je, t'arrachant et l'âme et l'existence,

Te faire voltiger aux gouffres de Pluton,

Aussi vrai que ton dieu ne te rendra la vue ! »

 

Je dis ; lui de prier son divin géniteur,

En élevant les mains vers l'astrale étendue :

« Écoute-moi, Neptune, ô noir agitateur !

Si je naquis de toi, si tu te dis mon père,

Fais qu'Ulysse jamais, ce foudre ithacéen

Par Laërte engendré, ne retourne en sa terre.

Mais si le sort là-bas le ramène à dessein,

S'il lui rend ses amis, son paternel empire,

Qu'il rentre tard et mal, sans un seul partisan,

Sur un pont mercenaire, et que son deuil soit pire ! »

 

Tel gronde son souhait qu'exauça le Tyran.