Homère
L'iliade
Les Argiens alors poussent un grand cri et tirent leurs morts; puis ils font un large bond en avant. Apollon en est indigné, qui lui voit du haut de Pergame. En criant, il lance un appel aux Troyens:
"Or sus ! Troyens, dompteurs de cavales. Ne cédez rien de la bataille aux Argiens. Leur peau n'est pas de pierre ni de fer, pour résister au bronze qui entaille la chair, quand ils sont touchés. Et puis Achille, fils de Thétis aux beaux cheveux, Achille ne combat pas. Il reste près de ses nefs à cuver un cruel dépit."
Ainsi, du haut de l'Acropole, parle le dieu terrible. Mais les Achéens, pour les exciter, ont la fille de Zeus, la glorieuse Tritogénie, qui va et vient à travers la mêlée, partout où elle voit un guerrier mollir.
Lors le destin prend dans sa trame Diôrès, fils d'Amaryncée. Il vient d'être atteint d'un cailliu rugueux, près du talon, à la jambe droite. Celui qui l'a atteint, c'est le chef des Thraces, Pirôs, l'Imbraside, arrivé d'Enos. La pierre implacable a entièrement broyé les deux tendons et les os. L'homme choit dans la poussière, sur le dos, tendant les deux bras vers les siens, expirant. Son vainqueur, Pirôs, accourt et, de sa lance, le frappe tout près du nombril; ses entrailles s'épandent toutes à terre, et l'ombre couvre ses yeux.
Mais alors, sur Pirôs, Thoas l'Etolien s'élance et, de sa pique, le frappe à la poitrine, retire la puissante lance; puis, dégainant l'épée aiguë, il frappe Pirôs en plein milieu du ventre et lui ravit le souffle. Mais il ne peut lui enlever ses armes: les compagnons du mort, les Thraces, aux cheveux en touffe sur le crâne, aussitôt l'entourent, ayant en main leurs longues javelines, et, quelque grand et fier et superbe qu'il soit, le repoussent. Ebranlé, il recule. Ainsi tous deux, dans la poussière, côte à côte sont étendus: chef des Thraces et chef des Epéens à la cotte de bronze ! Autour d'eux, par centaines, les autres se massacrent.
Alors il n'aurait plus rien eu à critiquer dans l'action, l'homme qui, sans être encore atteint ni meurtri par le bronze aigu, serait venu à ce moment circuler en pleine bataille, et que Pallas Athéné eût pris et conduit par la main, en détournant de lui l'élan des traits: c'est par centaines qu'en ce jour, Troyens et Achéens, le front dans la poussière, côte à côte étaient étendus !