Homère
L'Odyssée
Quand le groupe a gagné la plage et le bateau,
Les illustres marins, recevant le cadeau,
Déposent dans la cale aliments et breuvage.
Au bas de la dunette ils tendent, cela fait,
Un tapis et du lin, pour que nul bruit n'offense
Le passager : lui monte et se couche en silence ;
Puis, les rameurs assis dans un ordre parfait,
De la borne trouée on détache le câble.
Courbés, ils frappent l'eau d'un mutuel accord,
Tandis que le guerrier jouit, inviolable,
D'un sommeil doux, profond, presque égal à la mort.
Ainsi que dans l'arène un vigoureux quadrige,
Excité tout à coup par de mordants cinglons,
S'enlève, et rondement vers le but se dirige,
Ainsi la poupe vole aux liquides vallons,
Et derrière blanchit le flot qu'on entend geindre.
La nef va toujours droit, et l'épervier tournant,
Le plus prompt des oiseaux, ne pourrait pas l'atteindre,
Si vite elle parcourt l'abîme frissonnant,
En portant ce mortel, divin par sa sagesse.
Lui dont l'âme jadis souffrit mainte douleur
À travers les combats et la mer piperesse,
Dort en paix maintenant, oublieux du malheur !
À l'heure où resplendit l'étoile adamantine,
Qui de la fraîche Aurore annonce le réveil,
D'Ithaque s'approcha le vogueur sans pareil.
En l'île ithacéenne est le port de Phorcyne,
Vieillard marin : ce port offre des deux côtés
De gigantesques rocs surplombant son passage.
Au dehors les grands flots sont par eux abrités
Des vents noirs, et dedans, une fois au mouillage,
Les nefs sans une amarre y bercent leurs agrès.
Un olivier au fond déroule ses feuillades,
Et près de lui se trouve un antre obscur et frais,
Cher aux Nymphes des eaux qu'on appelle Naïades.
Là brillent des craters et des vases pierreux
Où les sucs de l'abeille en gâteaux se pétrissent ;
Là des métiers de marbre, où ces Nymphes ourdissent
De purpurins tissus, ouvrage merveilleux.
L'eau vive y coule en plein. Deux portes ferment l'antre ;
L'une, mirant Borée, accueille tout humain ;
L'autre, sise au Notus, est plus divine : il n'entre
Aucun mortel par là ; des dieux c'est le chemin.
Dans ce port connu d'eux les nautonniers s'engagent.
La galère à moitié sur le sable atterrit,
Telle est l'impulsion des bras qui l'encouragent.
L'équipe, descendant du bateau bien construit,
Premièrement enlève Ulysse de sa place,
Avec le souple lin et le tapis brillant,
Et le dépose à terre encore sommeillant,
Puis débarque les dons que le noblois Phéace,
Mû par l'alme Athéné, lui fit à son départ.
On range ces trésors en dehors de la route,
Au pied de l'olivier, pour que ne les filoute
Un passant, si le preux se réveille trop tard.
Après quoi les marins de partir.