Anonyme

La basse continue

Il y a des morceaux qu'on n'écoute plus

parce qu'ils sont devenus trop proches de soi,

collés à une saison, une adresse, une voix,

impossibles à entendre sans revenir là-bas.

 

La musique est un piège qu'on tend à soi-même,

on choisit une chanson pour un moment qu'on aime

et vingt ans après elle vous saute à la gorge,

fidèle et impitoyable comme un vieux reproche.

 

Alors j'ai appris à ne plus baptiser les choses,

à laisser tourner sans donner de nom aux poses,

sans dire voilà notre chanson, notre accord,

de peur qu'un jour ce soit la chanson de mon tort.

 

Mais parfois malgré moi un air revient le matin,

sans crier gare, entre le café et rien,

et c'est toi, c'est ce soir-là, c'est cette lumière orange

sur le mur du salon quand l'été dérange.

 

On ne choisit pas ce que la mémoire garde.

Elle prend ce qu'elle veut, sans qu'on la regarde,

et range dans ses tiroirs obscurs et bien fermés

les instants qu'on croyait trop petits pour durer.