Homère

Chant XIX - Mais écoute ce songe, explique son caprice

L'Odyssée

Mais écoute ce songe, explique son caprice.

Vingt jars, en ma maison, me mangent du froment

Trempé d'eau ; je m'amuse à les regarder faire.

Du mont vient tout à coup un grand aigle au bec dur,

Qui les happe, les tue ; et tandis que sur l'aire

Tous gisent, l'assaillant s'élève dans l'azur.

Je pleurais, je criais, bien que ce fût un songe.

Ma suite aux beaux cheveux, groupée en cercle étroit,

Prend part à la détresse où ce tableau me plonge.

L'aigle revient alors, se perche au bord du toit,

Et, pour me rassurer, dit d'une voix humaine :

« Fille du noble Icare, espère, et haut le cœur !

Ton rêve ne ment pas, son issue est prochaine.

Ces jars sont tes galants, et moi, l'aigle vainqueur.

Je suis ton fier époux rentré soudain au gîte,

Afin d'anéantir ces lâches tour à tour. »

Il a dit ; sur-le-champ le doux sommeil me quitte.

Je regarde partout, et je vois dans la cour

Les jars mangeant leur grain à l'auge coutumière. »

 

L'industrieux héros n'hésite à repartir :

« Reine, ce songe-ci ne peut d'autre manière

S'interpréter ; Ulysse eut soin de t'avertir

Du résultat final. Tout ce monde interlope

Est condamné ; la Mort frappera chacun d'eux. »

 

En ces termes reprend la sage Pénélope :

« Les songes, cher forain, ont un sens nébuleux ;

Leur accomplissement est chose aléatoire.

Deux portes vont s'ouvrant à ces spectres légers ;

L'une est faite de corne, et l'autre est en ivoire.

Ceux que l'ivoire opaque envoie en messagers

Sont trompeurs, et jamais ils ne se réalisent.

Mais ceux qu'a dépêchés le portail transparent,

Au mortel qui les voit la vérité prédisent.

De ce côté ne sort mon rêve incohérent ;

Pour mon fils et pour moi, sinon, quel vif délice ! »