Homère

Chant V - Tandis que ces pensers agitaient son esprit

L'Odyssée

Tandis que ces pensers agitaient son esprit,

Un paquet d'eau le pousse aux pointes riveraines.

Il aurait eu les os broyés avec les chairs

Sans une impulsion de Minerve aux yeux clairs.

D'un élan, il saisit une roche à mains pleines,

Et s'y tient en geignant jusqu'au passer du flot.

Ainsi d'en réchapper ; mais la liquide masse

Au retour le refrappe et l'emporte aussitôt.

Comme aux pieds du polype arraché de sa place

Adhérent fortement des éclats de granit,

De ses robustes mains ainsi contre la pierre

La peau resta collée, et l'onde le couvrit.

Du coup, malgré le Sort, s'achevait sa carrière,

Si Minerve à l'œil bleu ne l'eût réinspiré.

Résistant aux efforts de la poussée amère,

Il nage, en côtoyant, l'œil fixé vers la terre,

Pour découvrir une anse, un refuge assuré.

D'un cours d'eau magnifique il atteint l'embouchure,

Et la position à l'instant le séduit,

Car la roche en est lisse, aucun vent n'y murmure.

Il reconnut un Fleuve et pria comme il suit :

 

« Prince, qui que tu sois, écoute ! Sur la rive,

Que j'invoquais, je fuis Neptune menaçant.

Pour les Immortels même il est intéressant,

L'homme errant comme moi, qui maintenant arrive

En ton sein, à tes pieds, après de tels assauts.

Pitié, grand roi ! mon cœur t'implore avec délice. »

 

Il dit ; le dieu suspend son cours, retient ses eaux,

Fait renaître un doux calme, enfin accueille Ulysse

Dans son lit : mais du preux faiblissent les genoux,

Les bras puissants ; la mer a brisé sa vaillance.

Son corps se gonfle, l'eau ruisselle en abondance

De son nez, de sa bouche, et sans souffle, sans pouls,

Il gît inanimé ; la fatigue le tue.

Quand il reprit haleine et put se redresser,

Du saint voile il eut soin de se débarrasser,

Et le jeta dans l'onde à maritime issue.

Son fidèle courant le remit sous la main

De la charmante Ino. Lui, s'éloignant du fleuve,

Alla parmi les joncs, baisa l'alme terrain

Et dit languissamment dans son âme à l'épreuve :

« Hélas ! qu'adviendra-t-il, qu'ai-je encore à souffrir ?

Si près d'ici je passe une nuit exposée,

La nuisible fraîcheur et l'humide rosée

Ensemble achèveront de me faire mourir.

Oui, d'un fleuve au matin se dégage un air rude.

Que j'aille à ce coteau, vers ces arbres épais,

Que sous un dru taillis, sans froid ni lassitude,

Je puisse du sommeil goûter enfin la paix,

Des fauves je serai peut-être la pâture. »

 

Tout pesé, le héros prend ce dernier parti.

Il gagne donc le bois dominant l'onde pure,

Et sous deux arbrisseaux il demeure blotti.

C'étaient des oliviers, l'un franc, l'autre sauvage.

Le souffle des autans ne les glaça jamais ;

Jamais l'ardent soleil ne troua leur ombrage,

Et nulle pluie au sol n'inclina leurs sommets,

Tant ils croissaient touffus, entrelacés. Ulysse,

Tapi là, de ses mains se fait un lit feuillu,

Car les feuilles partout avaient tellement plu

Que deux ou trois mortels en leur amas propice

Auraient pu se garer des plus terribles nords.

Le divin patient sourit à ce feuillage ;

Dans sa masse il pénètre et s'en couvre le corps.

Ainsi qu'au bout d'un champ, loin de tout voisinage,

Un berger dans la cendre enfouit un tison

Pour conserver son feu, n'en pas quêter le germe :

Tel s'enfeuillait Ulysse. Alors, mettant un terme

À son cruel labeur, Pallas verse à foison

Des pavots sur ses yeux et doucement les ferme.