Marcel Dugas
Paroles en liberté
La nuit me regarde. Elle sait que je suis attentif à cette
douleur qui est aussi celle qui a traversé, à certaines heures,
les hommes grouillant dans la fourmilière terrestre.
La nuit me comble d'un silence qui, m'enveloppant de ses
voiles, semble de la piété répandue autour de moi. Elle
connaît mes désirs et les accueille avec des fraternités
muettes.
Elle n'ose déranger les rêves qui se pressent les uns sur
les autres, tourbillonnent autour de mon front dans un vol
désordonné d'abeilles. Leur dard entre dans la chair, à la
façon d'un supplice raffiné, inlassable.
Je sens que, sous cette oppression, mon cerveau souffre et
crie. Il a peine à arrêter le balancement des mots et leur
murmure, la galopade effrénée d'images qui se poursuit.
Mon esprit, lancé à toute bride, paraît une machine
éclatée. Il se distend, se gonfle et, las de tant de tortures, se
replie sur lui-même.
Mais, pris à ce jeu cruel, il retourne aux mêmes sillons
que creusent le doute et l'angoisse. Affolé, il se frappe aux
parois, se relève, repart, chante et expire.
Il s'exténue de recherches et d'hypothèses ; il se blesse sur
des lames de couteau. Cherche-t-il la précision, le mot qui
créerait la lumière, il sent que ces biens-là lui sont refusés. Il
soupire après eux en un bâillement d'extrême fatigue.