Paul Valéry

Anne

Album de vers anciens

À André Lebey.

 

Anne qui se mélange au drap pâle et délaisse

Des cheveux endormis sur ses yeux mal ouverts

Mire ses bras lointains tournés avec mollesse

Sur la peau sans couleur du ventre découvert.

 

Elle vide, elle enfle d’ombre sa gorge lente

Et comme un souvenir pressant ses propres chairs

Une bouche brisée et pleine d’eau brûlante

Roule le goût immense et le reflet des mers.

 

Enfin désemparée et libre d’être fraîche,

La dormeuse déserte aux touffes de couleur

Flotte sur son lit blême, et d’une lèvre sèche,

Telle dans la ténèbre un souffle amer de fleur.

 

Et sur le linge où l’aube insensible se plisse,

Tombe, d’un bras de glace effleuré de carmin,

Toute une main défaite et perdant le délice

À travers ses doigts nus dénoués de l’humain.