Anonyme

Métro ligne 4

À Montrouge, à 8h12,

une fille lit Prévert.

 

Elle tient le livre à deux mains

comme quelqu'un qui ne veut pas

que ça s'arrête,

que la station arrive.

 

Elle sourit toute seule.

Pas de l'air de sourire.

Vraiment sourire,

au texte, à Prévert.

 

Je veux lui dire

que j'ai ce poème par cœur.

Celui qu'elle lit, je pense.

Je le reconnais à la page.

 

Je veux lui dire que je l'ai appris

à dix-sept ans, dans ma chambre,

que je l'ai dit à voix haute

jusqu'à ce qu'il soit à moi.

 

Mais le métro freine.

Les gens se lèvent.

Elle range le livre dans son sac

sans lever les yeux.

 

Je descends à la station suivante.

Pas la mienne.

J'avais dit que je descendrais

à la mienne, mais je descends là.

 

Je remonte sur le quai.

J'attends le suivant.

Je pense à Prévert.

Je pense à la façon

 

que les poèmes ont de créer

des cercles sans le dire.

Des gens qui ont lu les mêmes mots.

Des gens qui sourient au même endroit.

 

Elle n'a pas su qu'elle était

en compagnie.

Moi je l'ai su.

C'est peut-être suffisant.